L'esprit du lieu
4 août 2008
Pour moi, c'est d'abord le paysage - et ce paysage n'attend que les personnages n'arrivent, se meuvent, se racontent.
Dans Labyrinthe, c'était le Languedoc du 13e siècle, suite à mon coup de cur pour la cité médiévale de Carcassonne. Et l'image floue d'une jeune fille, à l'aube, à l'ombre des remparts en juillet 1209 - Alaïs à la veille de la catastrophe. Dans Sépulcre, c'était la vision chancelante d'une jeune parisienne, Léonie Vernier, attendant avec impatience que son frère, Anatole, daigne la rejoindre sur les marches imposantes du Palais Garnier. Septembre 1891, un Paris mondain, sophistiqué, prospère. Et ensuite, ces mêmes personnes dans les bois anciens du sud-ouest pyrénéen. Si peu de choses finalement
Paris à la fin du 19e - c'est très à la mode: des ballades pour se montrer au Parc Monceau, des cartes de visite soignées de chez Stern, Claude Debussy jouant inlassablement de son piano modeste dans l'appartement voisin des Vernier. La musique, les tableaux, les livres. Alors qu'en même temps, se mettant sur son trente et un le soir, un galant monsieur glisse facilement un petit revolver dans une pochette cachée de sa veste.
Mais bon, je savais déjà que le drame se jouerait pour de vrai dans ce paysage formé de rivières, de forets et de montagnes qui m'est si cher. Me promenant parmi les arbres centenaires de la Haute Vallée de l'Aude, de temps en temps j'ai l'impression d'être suivie - mais je n'arrive jamais à me retourner assez rapidement pour surprendre la forme sombre qui m'emboîte le pas. Dans ces lieux incertains, je crois plus volontiers aux légendes soufflées d'un passé mystérieux composé d'esprits, de fantômes et de démons propre à ces montagnes millénaires.
A l'automne 1891, Léonie se rend dans un village pyrénéen connus - à cause de ses eaux curatives - sous le nom de Rennes-les-Bains. C'est aussi à la mode et plutôt banal que des parisiens bien mis y viennent se décontracter ou se faire soigner de leur asthme, de leur eczéma, de leur crise nerveuse, de leur ennui.
Mais il y existe aussi un esprit du lieu - un genus loci - bien plus ancien. C'était une ville importante pour les Celtes, de nombreuses années avant que les Romains ne viennent profiter de ses sources chaudes. Plus tard les Visigoths, héritant de l'empire épuisé de la décadence latine, choisissent la ville jumelle de la crête - Rennes-le-Château - pour en faire un centre administratif. Les années passent et Rennes-le-Château devient le lieu-clef d'un autre mystère, d'un mystère vrai, dit-on
Finalement, dans la vallée de la Salz, alimentée par une source salée qui jaillit d'un flanc de la montagne au-dessus de Rennes-les-Bains, le paysage résonne des échos de son passé surnaturel - un menhir appelé couramment L'Homme Mort, ou bien le Fauteuil du Diable et, plus loin, son Lac aussi
Pour la romancière
que je suis, c'est les personnages qui m'emmènent dans l'histoire, qui
me montrent le chemin - un chemin parfois que je n'aurais jamais choisi toute
seule. Mais c'est moi qui ai choisi le lieu et le moment dont ces personnages
sont prisonniers ...
... prisonniers du Sépulcre ...
